Après deux mois d’attente, de polémiques et de galères pour dénicher un rare billet, j’y suis enfin (!!!) : Nyansapo, premier festival afroféministe européen.

Niveau organisation, tout était plutôt bien cadré : les stands de t-shirts, goodies et la proposition très riche de bouquins afrofém, le choix d’aménagement des espaces, les décorations pourvues de tissus africains, la musique, les repas vegans super bons (prix libres qui plus est) avec le riz, les samoussas, le mafé… Mis à part quelques soucis microphoniques et de traduction (le 2e jour), l’ambiance était agréable au possible, les filles détendues et plus belles les unes que les autres.

Oui, on était toutes canons. Une union de nappies, de girls band old school, de femmes en boubou, d’androdynes, de rastas, de filles curvées à vous en faire crever les yeux, de classy, de rideuses, bref… Nous venions de tous les horizons, et mêmes nos homologues outre pacifique et outre manche avaient fait le voyage pour se joindre à nous. Je commençais à saisir pourquoi le collectif Mwasi (fondateur du festival) employait de façon récurrente le mot « sista », qui me laissait si perplexe auparavant, via les réseaux sociaux. C’est que même étrangères nous étions unies à travers une lutte commune. Si on nous, femmes noires et métisses, avait assimilées et parquées ensemble jusque là dans une zone discriminante et rabaissante, nous allions en sortir justement par l’usage contraire de ce système raciste. Des individualités devenant collectif.

Devant la porte d’entrée de la Générale, une scène me soulage. Une Blanche (certain.e.s n’apprécieront pas la franchise du mot, mais soyons honnêtes : si les Noir.e.s sont Noir.e.s et que cela ne vous pose pas de problème, alors symétriquement les Blanc.he.s seront Blanc.he.s) non munie de billet (nécessaire évidemment) tente d’entrer. Les « hôtesses » lui répondent qu’elle ne pourra pas entrer. L’autre insiste. Non, les filles restent fermes, elle n’entrera pas, sachant que d’autres attendent déjà et qu’elles sont afrodescendantes donc concernées. Ce n’est pas le fait que cette femme se fasse refouler qui me soulage. Au contraire, elle était venue de façon bienveillante, un peu naïvement. Ce n’est pas non plus qu’elle soit blanche, puisque d’autres personnes blanches ont pu assister à la soirée d’ouverture. La clée de mon soulagement résidait plutôt en l’idée que cette fois-çi, la décision prise était juste : celles qui attendaient depuis plus longtemps ont été gratifiées de leurs efforts tandis que celle qui se pointait sans rien au lieu de rendez-vous se faisait pointer. Pas de privilèges en fonction de la clarté de ta mélanine, et rien que ça en soi, c’était déjà révolutionnaire.

Ce soir là, passage plus que nécessaire par la case « inscriptions aux ateliers ». Je redoutais ce moment, tellement stressée par l’idée qu’il n’y est plus de places. Finalement je parviens à m’inscrire à ZE atelier : « Nos cheveux sont politiques ». Animé par Sciences Curls, organisation née au coeur de Sciences Po Paris, cet atelier était d’autant plus pertinent que je les avais contacté.e.s précédemment pour les rencontrer, dans le cadre de recherches sur les résidus post-coloniaux. Plus tôt dans la semaine j’avais d’ailleurs rencontré Laëtitia Dechaufour, exe universitaire et militante blanche ayant beaucoup écrit sur la situation des femmes racisées et sur les alterféminismes. Une femme superbe, énergique et alliée de taille. Une des raisons pour laquelle elle quittait le système universitaire il y a quelques années était le décalage entre théorie et réalité pratique. Un exemple qu’elle me donnait lors de notre rencontre : dans le département universitaire de recherches féministes où elle travaillait, toutes les femmes qui écrivaient des grands textes sur l’émancipation et la libération de la condition féminine étaient blanches, alors même que les deux secrétaires du département étaient Antillaises. Lourdingue.

Comme d’habitude, je ne suis pas ponctuelle mais la chance fait que tous les ateliers ont du retard. Ce jour là, j’arbore un style afropop : mini boules, fard bleu, parure de perles ultra colorée. C’est une question d’être au niveau de tous ces styles flamboyants aperçus la veille. Sourires chaleureux et tout le monde s’installe progressivement. Nous serons plus de dix participantes. Les membres de Sciences Curls nous expliquent les intérêts de l’association, ses buts. Après avoir constaté un nombre croissant de personnes portant le cheveu naturel au sein de Sciences Po, les fondateur.ice.s ont ressenti un besoin de s’interroger autour du cheveu texturé (comprenez ici « crépu, bouclé, très bouclé »). Pourquoi porter une afro? Pourquoi porter le foulard? Pourquoi porter un tissage ou se lisser les cheveux? ect. L’intérêt étant d’amener les personnes concernées à savoir pourquoi elles portent telle ou telle coiffure, en connaissant son origine et en s’inscrivant dans le contexte néocolonial de nos jours. Cependant pas de jugement, aucune femme ne sera plus africaine ou plus noire qu’une autre en fonction de ses choix capillaires.

C’est ce que le collectif dénonce du mouvement Nappy (« Natural and Happy »), qui né dans les années 1970 (parallélement à l’extension des Black Panthers), prône la libération du cheveu texturé donc à bas tissages, perruques, fer à friser et retour au cheveu naturel pour se libérer des diktats de la beauté blanche. Malheureusement, le courant se radicalise dans la mesure où il dénigre celles et ceux qui refusent ou qui ne souhaitent pas y adhérer. Ce qui se trouve sur nos têtes nous appartient pourtant et nul besoin de lui coller constamment un message revendicateur.

Ce questionnement symbolique de nos cheveux passe sous le peigne historique, une nécessité absolue pour comprendre nos coiffures actuelles. Car comme l’a dit Zora (voir article Bi’Causerie avec Reset) rien n’est neutre, ni nous, ni les situations, ni les contextes. Nous nous sommes donc remémoré l’histoire noire par le prisme capillaire.

Jusqu’au XVe siècle en Afrique, le cheveu était porteur de messages et pouvait être le reflet de nos humeurs. Il était créatif, voire spirituel : sur nos têtes donc près du divin. Coiffer quelqu’un et vous auriez pu devenir son/sa coiffeur.se attitré.e, comme un.e membre de la famille. Ou le.la coiffeur.se du village. Le cheveu était un marqueur identitaire positif, au coeur des relations sociales.

Puis avec les débuts de la traite négrière au XVIIe siècle en Occident et au Moyen-Orient débutent les tontes, crimes ultimes pour des peuples pour qui le cheveu était sacré. De par son aspect identitaire, une fois la tête rasée ces hommes et femmes tombent dans l’anonymat. Et ainsi débute le délitement identitaire et la déshumanisation des esclaves. Sciences Curls nous apprend aussi ensuite que porter le foulard était une habitude que les femmes esclaves qui travaillaient dans les champs avaient, en utilisant un chiffon à la place du tissu africain.

Aux XIXe et XXe siècles, les premières communautés noires apparaissent dans un contexte pré-abolitionniste, les unes tentent de recouvrir leur culture capillaire oubliée (par les coiffes afro par exemple), d’autres au contraire souhaitent se rapprocher de l’idéal de beauté blanc esclavagiste en l’adaptant au cheveu texturé. Le colorisme se développe durant cette période : plus un.e individu est noir.e et plus sa condition humaine sera socialement dévaluée. C’est ainsi que s’organise au sein même des communautés d’esclaves une hiérarchie de gens, basée sur des critères raciaux. Pour intégrer une communauté de mûlatre.se.s il faut réussir un test. Le Pencil Test par exemple s’intéresse à la texture du cheveu : si le crayon tombe naturellement des cheveux alors l’individu.e est considéré.e comme blanc.he, a contrario s’il ne tombe pas il.elle est marginalisé.e et vous pouvez aisément projeter la suite du scénario.

Bien plus tard, les mouvements tels que Black is Beautiful ou la vague de Close Cropped Hair (cheveux afro coupés très courts) ont permis l’émancipation du cheveu texturé par la mise en avant de la beauté noire, qui redoubla d’assurance. Très vite cependant celles et ceux ayant suivi ces mouvements, les virent de plus en plus assimilés aux radicalismes  politiques noirs. S’ensuivit ainsi une dépolitisation progressive de l’afro.

Revue historique terminée, il était temps d’analyser les faits contemporains. Aujourd’hui le cheveu noir est toujours autant assimilé à des stéréotypes : il est sauvage, indomptable, exotique, mystérieux… Il est le lieu de fantasmes blancs et colonialistes, qui peut rapidement devenir inconfortable pour celles et ceux qu’il.le.s le portent. Les maîtresses de cette réunion nous invitent à parler de ce genre de « BLAGUES » ou « COMPLIMENTS » quotidien.ne.s tellement gênants et ambigüs que nous demeurons coit.e.s. Une d’entre nous, un personnage haut en couleurs, raconte avec beaucoup d’humour comment on s’exclamait sur son lieu de travail : « vous avez de la chance, vous, de pouvoir changer tous les jours de coiffure! », et comment elle avait vaillamment entrepris de montrer à ses collègues comment fonctionnait un tissage, les coutures, ect, afin de ne plus subir les questions agaçantes et perpétuelles (« Mais comment vous faites? Ca fait mal? »). Efforts vains puisqu’il.le.s revenaient le lendemain avec les mêmes remarques, les mêmes questions, inlassablement.

Le problème n’était finalement pas leur curiosité mais l’exotisation des cheveux texturés. Les réponses obtenues n’étaient pas assez exotiques, pas assez tribales, pas assez noires. Quant aux questions, étaient-elles vraiment destinées à obtenir une réponse? Ou seulement à faire remarquer une différence, à pointer du doigt (sciemment ou pas)?

Il faudrait créer un langage commun, neutre, apolitque et respectueux envers toutes les cultures. Un langage qui permettrait des échanges bienveillants, enrichissants, curieux, mais dont la structure ne serait ni dénigrante, ni animaliste, ni exotisante.

Suite à la proposition de Sciences Curls de parler de ses expériences, ma tête fourmillait d’idées. Il y avait cette fois où un « ami » criait dans la cour et les couloirs du lycée « mon p’tit balai à chiottes! » pour m’interpeller, et désigner le fait que je portais des tresses. Ou toutes ces fois où à l’école on me glissait des bidules dans les cheveux, parce que c’était fun. Ou encore tous ces bolosses qui glissaient leurs mains dans mes cheveux en boîte, qui les humaient et ne se sentaient même pas coupables quand je les surprenais. Comme si ce qui se trouvait sur ma tête leur appartenait. Exotique à fond. Pourtant bizarrement, et je crois qu’il y a dans cela un peu de timidité, je n’en ai pas parlé. J’ai préféré laisser ma place à la paroles des autres.

J’ai ressenti cette gêne, cette culpabilité d’être métisse, désolée d’être moins noire que les autres, et cette impression que mes mots auraient pu sembler illégitimes.

Je n’ai pas pu m’empêcher de regarder ailleurs lorsque Sciences Curls évoquait les communautés mûlatre.ss.e.s qui se voulaient dominantes et exclusives. Ces réactions étaient stupides, sachant que j’ai subi le racisme au même titre que d’autres. Dans certains milieux, vous auriez beau être métis.se.s vous seriez considéré.e comme noir.e et non comme un entre deux à la binarité raciale.

C’est tout ce qui me pose problème avec le métissage. Je ne me considère pas comme une femme noire et pourtant je me suis sentie très proche des intérêts et luttes revendiquées par Mwasi et Sciences Curls. Être métis.se, c’est une donnée variable. Les trois quarts des femmes présentes à l’atelier avouaient avoir déjà succombé au moins une fois à la folie du défrisant, sur le conseil d’un proche ou par obsession personnelle. 80% des Noires-Américaines aussi. Pas moi. A ce moment là je me suis sentie détachée du groupe, parce que j’avais assisté à cette réalité (ma grande soeur plus noire que moi, mes cousines…) mais qu’elle n’avait jamais été la mienne, puisque je n’en avais jamais vraiment eu besoin.

Nous avons des privilèges que les noir.e.s n’ont pas, ce qui a été prouvé par toute l’absurdité du colorisme depuis le joug esclavagiste jusqu’à aujourd’hui, mais nous avons aussi des intérêts et des luttes communes à mener ensemble, comme nous l’avons vu à travers le parcours de personnages historiques tel.le.s que Malcom X.

Qu’en est-il du statut des métis.se.s? Comment juger de la légitimité de notre présence au sein des luttes noires? 

Revenons à l’atelier, dans la salle blanche, toutes en demi-cercle face au tableau blanc. Le cheveu texturé étant non-conforme aux canons de beauté mainstream (c’est-à-dire blanche), se voit rejeté. Ce sont ces mêmes critères commerciaux dictant l’évolution de la valeur d’un attribut (son degré de beauté, sa potentielle valeur marchande), qui après avoir violemment refoulé la beauté noire et sa culture au placard de la honte, vont ensuite les piller : cultural appropriation, baby! Jusqu’à présent, cela ne me dérangeait pas. Percevant les cultures découlant des civilisations comme étant des fluides interéchangeables, à géométries variables, je ne parvenais pas à me figurer où était le mal, à quel moment nous étions situé.e.s dans l’appropriation culturelle. Brave que j’étais. Il est vrai qu’on pourrait lui prêter naïvement des aspects positifs : elle permet de promouvoir la culture noire parmi la culture pop. C’est là où je me trompais carrément : la culture noire pillée par les systèmes lucratifs n’est mentionnée nulle part. Seul.e.s les Blanc.he.s sont représentées. Les industries (mode, cinéma, musique…) blanches capitalistes dominantes dépossèdent les peuples racisés d’une part de leur identité (jusque là violemment rejetée et stigmatisée), pour ensuite l’intégrer dans la culture pop. Méga comble : les personnes dont la culture a été dépouillée devront payer pour ces biens alors devenus à la mode. Un excellent exemple récent : la collection « Africa Now » des Galeries Lafayettes, proposant des produits d’origine afro (tels que le foulard) à des prix exorbitants et destinés aux… consommatrices blanches et friquées.

L’autre problème avec l’appropriation culturelle (comme ci ça n’était déjà pas suffisant), réside quant à ma méprise sur la fluidité des cultures. Si l’extorcation des richesses culturelles était pure et parfaitement réciproque alors la situation serait moins problématique. La libre concurrence des entreprises se chargerait d’établir un point d’équilibre sur le marché international. Ce qu’il se produit en revanche, c’est que dès lors qu’une personne noire effectue ce même schéma en le renversant, elle devient la cible de critiques et se voit ridiculisée. On pourrait citer les vidéos postées sur les réseaux sociaux où certain.e.s s’amusent à arracher les tissages des jeunes filles. Ou plus historique cette fois-çi, le personnage Jump Jim Crow qui venait singer publiquement les Noir.e.s qui tentaient de se vêtir « comme des Blanc.he.s »…

L’idée d’un système libéral culturel neutre pourrait être tentante, seulement ce serait nier la réalité asymétrique des marchés, risquer de s’exposer à une potentielle acculturation, et surtout omettre les conséquences actuelles désastreuses d’autres structures libérales déjà en vigueur.

L’une des membres de Sciences Curls a finalement conclu l’atelier en rappelant que si nos cheveux sont politiques, ils le sont d’abord à travers le regard de l’autre. On peut très bien choisir de porter le foulard par simple conscience esthétique (bad hair day!) et non politique!

Un grand merci à Sciences Curls pour leurs réponses apportées et pour les questionnements que leur rencontre a fait émerger. Merci pour toutes ces informations (réutilisées ici). Merci pour la qualité de leur propos et pour l’ambiance détendue et drôle qu’elles sont parvenues à instaurer!

Et bien sûr bravo à Mwasi, sans qui tout cela ne se serait jamais produit. Un événement détonnant et admirable, d’avantage si l’on prend en compte toutes les embûches que des personnes malintentionnées ont semé sur leur passage. Je m’interroge juste sur la forte présence du wax, étant donné la contradiction de son histoire (exploitation des esclaves dans les champs de coton destiné à être utilisé à la production du-dit tissu, présence écrasante du géant hollandais Vlisco qui tue les producteurs de tissus africains locaux…).

Il y avait-il autant de wax que d’autres tissus produits sur le continent africain?

Je suis ravie d’avoir été l’une des participantes de cet événement. Une réussite!

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